Le Grand Bilan du Financement Climatique 2025 : Plus que Jamais, l’Argent Est Là. Mais Où Va-t-il ?

Alors que les conversations climatiques mondiales s’intensifient en prévision des prochaines COP, comprendre où en est le financement climatique est plus qu’une nécessité : c’est la clé de voûte de notre capacité collective à relever le défi. C’est dans cet esprit que le rapport « Global Landscape of Climate Finance (GLCF) 2025 » de Climate Policy Initiative (CPI) se présente comme une véritable boussole. Rédigé par une équipe d’experts sous la direction du Dr. Barbara Buchner, ce document essentiel offre une radiographie détaillée des flux financiers mondiaux dédiés au climat entre 2018 et 2023, avec un aperçu des tendances pour 2024 et des projections cruciales jusqu’en 2050.

Depuis plus d’une décennie, les rapports GLCF constituent une référence incontournable, fournissant une base de données cohérente et comparable sur les origines, les destinations et les instruments du financement climatique. L’objectif est clair : suivre les progrès, renforcer la confiance et l’ambition de l’action climatique. Cette édition 2025, enrichie par une analyse améliorée des données sur la transmission et la distribution d’énergie, ainsi que sur le financement privé de l’adaptation, nous interpelle : oui, les investissements climatiques augmentent, mais les événements géopolitiques actuels menacent de fragmenter ces efforts, alors que le changement climatique, lui, n’attend pas.

La grande leçon que j’ai tirée de cette lecture est qu’il ne s’agit plus tant d’un problème de manque d’argent, que d’un problème colossal d’allocation et de volonté politique. Les fonds existent, mais la question demeure : sommes-nous capables de les diriger là où ils sont le plus nécessaires, et surtout, de les détourner des activités qui alimentent la crise ?

Pourquoi Mesurer le Financement Climatique ?

Imaginez un instant que vous tentiez de construire une maison sans connaître le prix des matériaux, le coût de la main-d’œuvre, ni même l’avancement de vos fondations. C’est un peu la situation dans laquelle se trouverait l’action climatique sans des rapports comme celui du CPI. Le GLCF n’est pas qu’une simple compilation de chiffres ; c’est un outil stratégique qui sert de référence pour les décideurs, les investisseurs et le grand public. Il met en lumière les progrès réalisés, identifie les lacunes persistantes et indique les opportunités d’accélérer la mobilisation de capitaux.

Le rapport souligne que les données, bien qu’en constante amélioration, comportent encore des « zones d’ombre ». Malgré ces défis, l’analyse des données primaires est cruciale pour comprendre les investissements mobilisés à l’échelle internationale et nationale. Et le message est fort : l’inaction aura un coût exorbitant pour l’économie mondiale, estimé à 15% du PIB mondial d’ici 2050 pour un réchauffement de 2°C, et jusqu’à 30% d’ici 2100 pour 3°C. À l’inverse, l’investissement climatique est un moteur de développement économique, créateur d’emplois, de compétitivité et de prospérité à long terme, tout en améliorant la santé, réduisant les coûts énergétiques et renforçant la sécurité et la résilience. C’est un argument qu’il faut marteler, car il change la perspective d’un « coût » en un « investissement rentable ».

Une Accélération Encourageante, Mais…

Le GLCF 2025 livre une nouvelle encourageante, du moins en apparence : le financement climatique mondial a atteint un niveau record de 1,9 trillions de dollars américains en 2023, les flux annuels ont même dépassé les 2 trillions de dollars pour la première fois en 2024. C’est plus du double par rapport à 2018 (757 milliards USD).

Plus frappant encore, la croissance s’est accélérée, passant d’une moyenne de 8% entre 2018 et 2020 (impactée par la pandémie) à un rythme robuste de 26% par an entre 2021 et 2023. Si cette croissance rapide se maintient, l’estimation la plus « conservatrice » des besoins d’investissement (6 trillions de dollars) pourrait être atteinte dès 2028.

Cependant, c’est là que la « prise de recul » est essentielle. Malgré cette accélération, nous restons loin du compte. Le rapport estime qu’il faudra en moyenne au moins 6,3 trillions de dollars par an entre 2024 et 2030 pour éviter les pires impacts du changement climatique, et même 7,1 à 9,2 trillions de dollars par an de 2031 à 2050. Le « fossé d’investissement » actuel est de 4,4 trillions de dollars (pour la borne inférieure des besoins).

Ce rapport nous invite à un exercice de pensée : si l’argent manque, est-ce vraiment un problème de « capacité » ou plutôt un problème d' »allocation » ? En 2024, environ 1,2 trillions de dollars étaient dirigés vers de nouvelles productions et distributions de combustibles fossiles. Dans le même temps, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2,7 trillions de dollars, et le marché mondial des obligations a vu 9,3 trillions de dollars de nouvelles émissions. La formation brute de capital fixe, un indicateur de l’investissement dans les infrastructures a atteint 28 trillions de dollars en 2023. Ces chiffres révèlent un potentiel de réallocation colossal. Le défi n’est donc pas l’absence de capital, mais plutôt un manque de coordination, de volonté politique et une conception inadaptée de notre système financier. Il s’agit de rediriger une fraction de ces flux vers des investissements compatibles avec le climat, plutôt que de chercher uniquement de nouveaux capitaux.

Où Va l’Argent ? Secteurs, Sources et Instruments du Financement Climatique

Penchons-nous sur la manière dont cet argent est déployé.

1. Le Financement de la Mitigation : Un Moteur Puissant mais Inégal

Le financement de la mitigation (réduction des émissions) a dominé, doublant entre 2018 et 2023 pour atteindre 1,78 trillions de dollars en 2023.

Systèmes énergétiques (831 Mds USD) : C’est le champion incontesté. La croissance est principalement tirée par le solaire photovoltaïque (avec une chute de près de 40% des coûts entre 2018 et 2023) et l’éolien offshore (stimulé par des politiques incitatives aux États-Unis et au Royaume-Uni). Le stockage d’énergie gagne aussi en dynamisme (croissance de 74% entre 2022 et 2023), indispensable pour l’intégration des énergies renouvelables intermittentes.

Transport (539 Mds USD) : Une croissance constante, portée par les véhicules électriques à batterie (VEB), avec la Chine en tête des ventes mondiales, et des pays comme le Vietnam et la Thaïlande montrant une forte dynamique. Les investissements dans l’infrastructure de recharge augmentent également (40% entre 2022 et 2023).

Bâtiments et infrastructures (288 Mds USD) : La croissance est plus lente (40% entre 2018 et 2023), avec l’efficacité énergétique représentant 88% des investissements. Cependant, les taux d’intérêt élevés et la fin de certaines incitations gouvernementales freinent les investissements, en particulier dans les pays avancés.

Industrie (24,5 Mds USD) : Ce secteur, crucial pour les émissions « difficiles à abattre » (acier, ciment, chimie), montre une stagnation des flux. Un changement systémique est nécessaire, impliquant des investissements public-privé coordonnés et des financements concessionnels pour dérisquer la transition.

AFOLU (Agriculture, Forêt et Autres Utilisations des Terres) et Pêche (18,2 Mds USD) : Malgré une part encore modeste, ce secteur a connu une croissance remarquable (286% entre 2018 et 2023), avec un intérêt croissant des entreprises agroalimentaires pour la restauration forestière et l’agriculture durable. L’agrivoltaïsme émerge comme une solution prometteuse, notamment en Chine.

Déchets (24,8 Mds USD) : Le financement a doublé entre 2022 et 2023, grâce à des technologies améliorées, une meilleure récupération des ressources et un soutien public accru. C’est un domaine vital pour la réduction des émissions de méthane.

2. Le Financement de l’Adaptation : La Face Cachée de l’Iceberg

L’adaptation aux impacts du changement climatique est tout aussi cruciale, mais son financement reste notoirement sous-estimé et difficile à suivre. En 2023, le financement de l’adaptation a atteint 65 milliards de dollars, bien que des défis de suivi et des définitions fluctuantes conduisent probablement à une sous-estimation des flux réels. Les besoins sont, eux, considérables : 222 milliards de dollars annuels pour les Économies de Marchés Émergents et en Développement (EMDEs) d’ici 2030.

Double bénéfice (Dual-benefit) : Le financement ciblant à la fois la mitigation et l’adaptation a presque triplé, atteignant 58 milliards de dollars en 2023. L’AFOLU, l’eau et l’assainissement sont les principaux bénéficiaires de ces initiatives, qui offrent de multiples avantages (réduction des émissions, résilience, sécurité alimentaire, biodiversité).

Potentiel sectoriel : L’adaptation offre un potentiel considérable dans la gestion de l’eau (infrastructures, dessalement), les bâtiments (rénovations résilientes, systèmes de refroidissement efficaces), l’agriculture (irrigation, pratiques régénératrices, cultures adaptées au climat), les solutions fondées sur la nature (restauration des mangroves) et les systèmes énergétiques (mini-réseaux résilients).

Acteurs privés : Les entreprises, les assureurs, les institutions financières commerciales, les ménages, les gestionnaires d’actifs, le capital-risque et les fonds de pension ont tous un rôle à jouer dans le financement de l’adaptation, notamment via des obligations de résilience et des produits d’assurance innovants.

3. Les Sources de Financement : Quand le Privé Devient Majoritaire

Un tournant majeur a été franchi en 2023 : le financement climatique privé a dépassé pour la première fois les 1 trillion de dollars, atteignant 1,256 trillions de dollars. Sa croissance (CAGR de 30% entre 2018 et 2023) a largement surpassé celle du secteur public (646 milliards USD, CAGR de 18%).

Les ménages en première ligne : Il est fascinant de constater que les ménages sont devenus les plus grands contributeurs privés (470 Mds USD en 2023). Motivés par l’envie de se prémunir contre la hausse des coûts de l’énergie, ils ont massivement investi dans les véhicules électriques, les chauffe-eau solaires et les systèmes de chauffage/climatisation à énergies renouvelables, notamment en Europe de l’Ouest.

Les institutions financières commerciales et les entreprises restent des acteurs majeurs, particulièrement dans les énergies renouvelables et le transport.

Le financement public : Il a malheureusement chuté d’environ 13% entre 2022 et 2023, en raison de budgets contraints post-pandémie et des coupes dans l’aide publique au développement. Les Institutions Financières de Développement (IFD) nationales ont vu leurs contributions diminuer de 47%.

Financement domestique vs. international : Fait important, 80% du financement climatique est d’origine domestique. Cela souligne l’importance des capitaux nationaux, bien que ce soit principalement concentré en Asie de l’Est (Chine), en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest.

4. Les Instruments : Dette, Fonds Propres et le Problème du Concessionnel

La structure du financement reste largement dominée par la dette et les fonds propres, qui représentent environ 80% des flux privés et publics. La dette à taux de marché est prépondérante dans les secteurs matures et commercialement viables, comme les systèmes énergétiques et le transport.

Le financement concessionnel (subventions, prêts à faible coût), pourtant vital pour dérisquer les investissements et catalyser les capitaux privés, a diminué pour atteindre seulement 7% du total en 2023 (contre 10-12% les années précédentes). Cette tendance est préoccupante, car c’est précisément ce type de capital « patient » et moins onéreux qui est indispensable pour les projets à plus long terme, à plus haut risque ou avec des rendements commerciaux moins évidents, notamment dans les pays en développement et pour l’adaptation.

La Géographie des Flux : Des Disparités Criantes et un Besoin de Capital Catalytique

En examinant la carte du financement climatique, une réalité saute aux yeux : la concentration est flagrante. Entre 2018 et 2023, 79% du financement mondial a été mobilisé dans seulement trois régions : l’Asie de l’Est et le Pacifique (principalement la Chine), l’Europe de l’Ouest, et les États-Unis et le Canada. Cette concentration s’est même accentuée par rapport aux décennies précédentes. Pour chaque dollar mobilisé en Chine, seulement 13 cents l’ont été dans le reste de l’Asie de l’Est et du Pacifique.

Cette dynamique crée un fossé grandissant avec les régions à faibles flux, qui contiennent une proportion plus élevée d’EMDEs. Ces dernières sont beaucoup plus dépendantes du financement international. Par exemple, l’Afrique subsaharienne et l’Asie centrale et l’Europe de l’Est doivent multiplier leurs investissements en mitigation par 9,4 et 8,7 respectivement pour s’aligner sur les besoins. Les pays à faibles revenus sont confrontés à des défis majeurs : un accès limité au capital abordable, une perception élevée des risques, des lacunes en matière de données et des capacités institutionnelles souvent insuffisantes. Pour ces régions, le rapport insiste sur la nécessité de capital catalytique garanties, subventions et fonds propres catalytiques – pour dérisquer les investissements et attirer le capital privé.

Des exemples concrets illustrent ces dynamiques régionales :

Brésil : Le pays a connu une croissance impressionnante (475% entre 2018 et 2023), grâce à des politiques ciblées (incitations fiscales, programmes de financement, enchères d’énergies renouvelables) qui ont attiré le financement privé domestique, notamment dans le solaire photovoltaïque et l’éolien terrestre.

Bangladesh : Avec une augmentation de 190% des flux, le Bangladesh met l’accent sur l’adaptation et les solutions à double bénéfice, presque entièrement financées par des sources publiques (IFD) pour des infrastructures de transport résilientes et le renforcement des capacités.

Serbie : Le financement public (via des obligations vertes gouvernementales) joue un rôle clé dans les secteurs émergents comme l’AFOLU, les déchets et l’eau, démontrant comment les fonds publics peuvent stimuler le développement de domaines moins matures.

Chine : Le pays a vu son financement climatique augmenter de 170% avec une nette domination des fonds domestiques. Son succès dans le déploiement rapide des VE et du solaire PV repose sur une approche politique progressive, passant des subventions à un marché de plus en plus mature, favorisant désormais le financement par fonds propres.

Pour combler ces disparités, le rapport propose plusieurs solutions essentielles pour les EMDEs : développer des projets « bancables », déployer du capital patient catalytique, utiliser des garanties et des instruments d’atténuation des risques, développer des solutions en monnaie locale pour contrer les risques de change, mettre en place des plateformes nationales qui alignent les acteurs financiers sur les objectifs climatiques des pays, et enfin, développer des marchés carbone robustes.

La Route vers Belém et les Priorités de la COP30

Le rapport « Global Landscape of Climate Finance 2025 » est un appel à l’action incontournable. Il met en évidence une vérité fondamentale : le financement climatique n’est pas seulement une question de chiffres, mais de stratégie, de coordination et d’innovation. Malgré les turbulences géopolitiques et économiques, l’investissement climatique a montré une résilience remarquable. Les technologies matures, comme le solaire et l’éolien, sont prêtes à être déployées à grande échelle, tandis que de nouvelles solutions d’adaptation émergent.

Alors que nous nous dirigeons vers la COP30 à Belém en novembre 2025, quatre priorités clés sont mises en avant pour assurer l’efficacité du Nouvel Objectif Collectif Quantifié (NCQG) en matière de financement climatique :

1. Assurer la qualité, pas seulement la quantité, du financement climatique : Il ne s’agit pas seulement de combien d’argent circule, mais de l’impact transformationnel de cet argent. Les ressources limitées doivent être utilisées de manière optimale pour catalyser un changement systémique durable.

2. Standardiser les processus entre les pourvoyeurs de fonds : Harmoniser les exigences de diligence raisonnable, d’application et de reporting pour accélérer l’accès aux financements et éviter les doublons.

3. Établir des feuilles de route d’investissement spécifiques à chaque pays : Aligner les acteurs financiers avec les Contributions Déterminées au niveau National (NDC) et les Plans Nationaux d’Adaptation (NAP) pour identifier les meilleurs leviers et financements pour chaque contexte.

4. Assurer une transparence rigoureuse dans le suivi des progrès : Des mécanismes de suivi robustes et des données granulaires sont essentiels pour garantir la redevabilité et évaluer les progrès collectifs vers le NCQG

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