Extrémisme en Afrique : Le PNUD Alerte sur le Désespoir d’État, non la Religion

Au cœur du continent africain, une ombre s’étend, celle de l’extrémisme violent, dont la propagation menace de saper des décennies d’efforts en matière de développement et de jeter une hypothèque lourde sur l’avenir des générations. Ce constat alarmant n’est pas une simple observation, mais la conclusion retentissante du rapport « Sur les chemins de l’extrémisme en Afrique : les voies de recrutement et de désengagement » du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Cette deuxième édition, fruit d’une recherche approfondie menée auprès de près de 2 200 personnes, dont plus de 1 000 anciens membres de groupes extrémistes violents (EV), est une cartographie sans précédent des mécanismes de l’extrémisme. Ma lecture de ce document essentiel révèle une vérité souvent ignorée : malgré la prédominance des réponses sécuritaires et militarisées, la violence extrémiste en Afrique, devenue un « nouvel épicentre mondial », est avant tout alimentée par des fractures sociales profondes, une désillusion envers l’État et un manque criant d’opportunités. Le rapport nous confronte à l’échec d’une approche réactive et nous exhorte à un changement de paradigme radical, basé sur la prévention, le développement et la restauration du contrat social.

Une Méthodologie Robuste pour une Compréhension Nuancée

Ce rapport n’est pas le fruit d’une analyse de bureau. Il est le produit d’un processus de recherche intensif de deux ans (mai 2020 à août 2021), mené dans huit pays africains particulièrement touchés par l’activité extrémiste violente : Burkina Faso, Cameroun, Tchad, Mali, Niger, Nigeria, Somalie et Soudan. Ces pays ont été sélectionnés pour leur pertinence empirique, étant soit des épicentres, soit des pays secondaires dans les zones les plus affectées. L’étude s’appuie sur une base de données immense et sans précédent de 2 196 entretiens, soit près de trois fois plus que l’étude originale de 2017.

La méthodologie de recherche est comparative, permettant d’analyser pourquoi des individus vivant dans des circonstances similaires empruntent des chemins divergents – l’un vers l’extrémisme, l’autre non. L’échantillon comprend trois groupes : des recrues volontaires, des individus enrôlés de force, et un groupe témoin (sans affiliation mais partageant des caractéristiques démographiques similaires). Une avancée significative de cette édition est l’inclusion d’un nombre beaucoup plus élevé de femmes interrogées (552 femmes), permettant une analyse sexospécifique des moteurs du recrutement et du désengagement. Le rapport utilise une analyse descriptive complétée par une régression logistique économétrique pour identifier les corrélats micro et les variations systémiques.

Analyse critique : Si cette méthodologie est d’une grande rigueur, le rapport reconnaît ses limites. L’échantillonnage non aléatoire signifie que les résultats ne sont pas généralisables à l’ensemble de la population africaine et doivent être interprétés par rapport aux échantillons spécifiques. Des biais liés à l’âge, au sexe et à la géographie sont également identifiés, résultant de l’inégalité d’accès aux anciens membres et des caractéristiques spécifiques des groupes EV dans les zones d’enquête. Malgré ces mises en garde transparentes, la richesse des données et la pertinence des comparaisons inter-groupes en font une ressource précieuse pour comprendre un phénomène complexe.

Les Voies de Recrutement : Quand la Fragilité Devient le Ferment de la Violence

Le rapport confirme et approfondit les conclusions de l’étude de 2017, montrant que le chemin vers l’extrémisme est un processus hautement socialisé et dialectique, façonné par une confluence de facteurs macro, méso et micro.

Le Contexte Changeant : L’Afrique, Épicentre Mondial de l’Extrémisme Violent

L’Afrique est désormais l’épicentre mondial de l’extrémisme violent, avec près de la moitié des décès dus au terrorisme en 2021 sur le continent. Les attaques en Afrique ont plus que doublé depuis 2016, et les décès dus au terrorisme dans le Sahel ont décuplé depuis 2007. Cette propagation ne se limite plus au Sahel, mais touche des pays comme le Mozambique et le Togo.

Les Facteurs Structurels et Individuels du Recrutement : Une Relation Fracturée avec l’État

1. L’Érosion du Contrat Social et la Défaillance de l’État : Le Moteur Principal Le rapport met en évidence une relation « profondément fracturée et divisée » entre l’État et ses citoyens. Le manque généralisé de confiance envers le gouvernement et ses institutions est frappant, en particulier vis-à-vis des acteurs de la sécurité (police et armée). Les recrues volontaires affichent même un taux de confiance légèrement inférieur. Cette méfiance s’étend à la prestation de services publics essentiels comme l’emploi, la sécurité et la justice.

2. Confrontation avec les faits : Le rapport apporte des preuves solides que la conduite des agences de sécurité de l’État peut agir comme un accélérateur et un catalyseur de recrutement, plutôt que l’inverse. Des exemples de « forte escalade des violations des droits humains », des « actions gouvernementales », ou le « meurtre/arrestation d’un membre de la famille ou d’un ami » sont les « points de basculement » les plus cités. Ces incidents traumatisants génèrent colère et peur, accélérant le recrutement.

3. Face à ces défaillances, les groupes EV se positionnent comme des « proto-États » et des « fournisseurs de services alternatifs ». Au Mali et en Somalie, une proportion significative de recrues volontaires a perçu les groupes EV comme efficaces dans la médiation des conflits locaux, la justice et la sécurité quotidienne. Ce vide de gouvernance est un terreau fertile pour le recrutement.

4. Facteurs Économiques : Le Désespoir comme Promesse Contrairement à l’étude de 2017, les « opportunités d’emploi » sont devenues le principal moteur de recrutement pour 25 % des recrues volontaires, avant les facteurs idéologiques et religieux. Cependant, le rapport nuance l’hypothèse simpliste du chômage des jeunes : il n’y a pas de corrélation directe et significative entre le chômage et la vulnérabilité. Il s’agit plutôt d’un sentiment généralisé de « difficultés économiques et de privation », exacerbé par le mécontentement envers les lacunes de l’État.

5. Analyse sexospécifique : Les incitations économiques convergent avec les rôles de genre. Les hommes citent l’emploi comme principal facteur, tandis que les femmes mentionnent plus souvent l’influence de la famille, y compris les maris. La promesse de revenus stables, de mariage et de statut social joue un rôle clé.

6. Éducation et Religion : Des Boucliers Inefficaces ou des Armes Dévoyées ? Le manque d’éducation, même de base, est un facteur de vulnérabilité majeur. Les recrues volontaires ont en moyenne moins d’années de scolarité et rejoignent plus rapidement. Une année de scolarité supplémentaire réduit la probabilité de recrutement volontaire de 13 %. L’éducation de qualité, incluant la pensée critique et le respect de la diversité, est essentielle pour renforcer la résilience.

7. Confrontation avec les faits : Contrairement aux récits populaires et même à l’étude de 2017, la religion n’apparaît plus comme la raison principale du recrutement (seulement 17 % des recrues volontaires la citent, contre 40 % en 2017). Cependant, la religion exerce un « double pouvoir » : elle est un puissant vecteur de mobilisation des griefs et de l’identité lorsque les individus perçoivent leur religion comme menacée. Inversement, une éducation et une alphabétisation religieuses élevées sont des facteurs de protection essentiels, réduisant la probabilité de recrutement. Ceux qui rejoignent sont plus susceptibles d’avoir une compréhension limitée des textes religieux, les rendant « plus vulnérables à l’influence des opinions importées et aux idées extrémistes ». L’éloignement et le manque d’exposition à d’autres religions renforcent les attitudes menaçantes.

8. Le Processus de Recrutement : Réseaux Sociaux et Besoin d’Appartenance Le recrutement est un processus « hautement socialisé ». 40 % des recrues volontaires rejoignent un groupe EV dans le mois suivant leur première rencontre, et 67 % dans l’année. L’influence des réseaux de pairs et de la famille est majeure. Les hommes rejoignent plus souvent avec des amis (61 %), les femmes avec des membres de leur famille (50 %), souvent introduites par leur mari (46 %).

9. Confrontation avec les faits : Contrairement aux hypothèses répandues sur la radicalisation en ligne, le rapport révèle qu’une utilisation accrue d’Internet diminue considérablement la probabilité de recrutement volontaire. Les recrues sont plus susceptibles d’être « déconnectées numériquement et coupées du monde », dépendant des réseaux de pairs et des médias traditionnels comme la radio pour l’information.

10. Le « besoin d’appartenance » est un facteur d’incitation important, surtout dans un contexte de marginalisation socio-économique et politique. Les groupes EV offrent une « identité alternative », un « sentiment d’appartenance et de connexion » à ceux qui se sentent exclus et dévalorisés.

Les Voies de Désengagement : Promesses Brisées et Nouvelle Conscience

Le processus de désengagement est moins exploré que celui du recrutement. Le rapport y consacre une analyse approfondie en comparant ceux qui se désengagent volontairement (reddition/amnistie) à ceux qui sont arrêtés.

Les Moteurs du Désengagement : Attentes Déçues et Désillusion

La « désillusion généralisée » et les « attentes non satisfaites » sont les principaux moteurs du désengagement volontaire. 77 % de ceux qui quittent volontairement le groupe déclarent que leurs attentes n’ont pas été satisfaites. Les « récompenses matérielles » sont le facteur dominant dans ces attentes non satisfaites. La désillusion vis-à-vis de l’idéologie et des actions du groupe est cruciale. 68 % des ex-recrues volontaires ne sont « plus d’accord avec les actions du groupe » (y compris le meurtre de civils) et 60 % ne « croient plus à l’idéologie du groupe ». Cette désillusion est particulièrement forte chez les femmes (85 % ne croient plus à l’idéologie). Le « tournant décisif » est ce changement cognitif dans les valeurs et croyances.

Confrontation avec les faits : Le rapport observe une différence fondamentale avec l’étude de 2017 : les facteurs économiques sont désormais considérés comme aussi importants pour le désengagement que pour le recrutement. La « recherche d’emploi » est un moteur clé.

Le Processus de Désengagement : Le Rôle des Réseaux et des Incitations

Le désengagement est également un processus « hautement socialisé ». La plupart des hommes partent avec des amis (42 %), les femmes avec leur mari (31 %) ou d’autres membres de leur famille (29 %). La connaissance et l’accessibilité des initiatives gouvernementales d’amnistie et de réintégration sont des facteurs importants de désengagement volontaire.

Les faits : Le rapport révèle une différence capitale dans les intentions de réengagement : ceux qui se désengagent volontairement sont moins susceptibles de se réengager (65 % n’ont pas l’intention de se réengager), tandis que 40 % des personnes arrêtées expriment l’intention de se réengager, souvent dans le but de recruter d’autres personnes. Ces derniers perçoivent plus positivement l’usage de la violence pour répondre aux mécontentements. Cela souligne l’importance d’approches de prévention fondées sur le comportement. Plus un individu reste longtemps dans un groupe, moins il est probable qu’il se désengage.

Les Implications Politiques et Programmatiques : Recalibrer les Stratégies

Le rapport critique fortement la prédominance des réponses sécuritaires et militarisées, les qualifiant d’inefficaces et même de contre-productives. Malgré des décennies d’investissements massifs dans ces approches, les groupes EV ont considérablement étendu leur portée et leur impact.

Le Changement de Paradigme : De la Sécurité au Développement et à la Prévention

1. Réorienter les Investissements : Les investissements dans la prévention et le maintien de la paix demeurent « insuffisants ». Pourtant, chaque dollar investi dans la consolidation de la paix peut en économiser 16 sur les coûts des conflits et de l’extrémisme violent. Le financement de l’aide publique au développement (APD) reste fortement axé sur des mesures réactives et sécuritaires, évinçant le soutien au développement préventif et à long terme. Il est urgent de « recalibrer l’engagement » pour réorienter les ressources vers des efforts complémentaires de prévention et de consolidation de la paix.

2. Tenir la Promesse des Droits Humains et de l’État de Droit : Le rapport demande un « contrôle plus efficace » du respect des droits humains et de l’État de droit dans les réponses antiterroristes militarisées. Les abus des forces de sécurité agissent comme des catalyseurs de recrutement. La réforme du secteur de la sécurité, fondée sur le droit international humanitaire et des mécanismes de contrôle civique, est essentielle.

3. Réinventer le Contrat Social : Il faut « réinventer et redynamiser le contrat social de la base vers le sommet » pour restaurer la confiance et la légitimité de l’État. Cela implique d’améliorer la qualité et la responsabilité des institutions dans la prestation de services publics (emploi, éducation, sécurité). Le soutien aux processus démocratiques infranationaux et à l’éducation civique est crucial. La lutte contre la corruption est également fondamentale pour restaurer la confiance.

4. Approches Sensibles aux Conflits et Centrées sur l’Humain : Les interventions doivent être conçues avec une approche « sécurité humaine ». L’intégration de la PEV dans les cadres de consolidation de la paix et de développement durable est vitale, plutôt que de poursuivre des stratégies déconnectées.

Les Voies Spécifiques d’Intervention : Local, Éducatif, Économique, Genré

1. Renforcer la Résilience Communautaire : Le rapport souligne la « nature hautement localisée du recrutement » et la nécessité de solutions informées et façonnées localement. Les chefs religieux et communautaires sont des acteurs locaux de confiance, cruciaux pour contrer les récits extrémistes. Le soutien aux initiatives de réintégration et de réconciliation communautaires est essentiel. La messagerie hors ligne et les médias traditionnels (radio) sont importants dans les zones reculées.

2. Investir dans l’Éducation de Qualité : L’éducation laïque et religieuse de qualité, favorisant la pensée critique et la diversité, est une source cruciale de résilience.

3. Créer des Opportunités Économiques Durables : Les stratégies doivent offrir des incitations économiques et des alternatives aux recrues potentielles, en engageant les communautés pour éviter de récompenser uniquement les ex-recrues. Les emplois stables sont un puissant facteur de dissuasion et de désengagement.

4. Approches Sexospécifiques : Les interventions de PEV doivent être conçues de manière sexospécifique, reconnaissant les voies divergentes de recrutement et de désengagement pour les hommes et les femmes. Les femmes, souvent sous-estimées, ont un « potentiel très important et souvent inexploité » dans les initiatives de PEV.

5. Santé Mentale et Soutien Psychosocial : L’expérience d’événements traumatisants (actions gouvernementales abusives, décès de proches) crée des « cicatrices psychologiques ». Des mesures de santé mentale et de soutien psychosocial devraient être intégrées aux programmes de PEV.

Un Appel à la Volonté Politique pour un Avenir Sécurisé

Le rapport du PNUD « Sur les chemins de l’extrémisme en Afrique 2.0 » est un document fondamental qui doit servir de catalyseur à une action urgente et transformatrice. Il démontre avec une rigueur implacable que la persistance de l’extrémisme violent n’est pas une fatalité inéluctable, mais le symptôme d’un échec collectif à adresser les causes profondes et les fractures du contrat social. Les « investissements dans les approches sécurisées et réactives continuent d’augmenter, évinçant les efforts de prévention et de consolidation de la paix sous-financés mais indispensables ». Ce déséquilibre est non seulement inefficace, mais aussi contre-productif, exacerbant la méfiance et alimentant le cycle de la violence.

Ma prise de recul ultime est que ce rapport est un plaidoyer puissant pour une approche radicalement humaniste. Il nous rappelle que derrière les chiffres et les statistiques se cachent des histoires humaines, des besoins d’appartenance non satisfaits, des espoirs brisés et des injustices vécues. La solution ne réside pas dans toujours plus de militarisation, mais dans la réinvention d’États légitimes et responsables, capables de fournir des services de qualité, de garantir la justice et de restaurer la confiance avec leurs citoyens. Il s’agit d’investir dans l’éducation, les opportunités économiques, la cohésion sociale et la participation civique, en donnant une voix et un rôle central aux femmes et aux jeunes.

Comme le souligne le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, « si rien n’est fait, les effets du terrorisme, de l’extrémisme violent et du crime organisé se feront sentir bien au-delà de la région et du continent africain ». Le PNUD, dans sa vision, estime qu’il est possible de s’attaquer à ces facteurs. Le moment est venu de concrétiser cette vision par une volonté politique forte et une réorientation massive des ressources, car l’espoir, l’emploi et la justice sont les remparts les plus solides contre les sirènes de l’extrémisme.

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