Dans un monde où les crises se succèdent à un rythme effréné tensions politiques, ruptures démocratiques, dérèglements climatiques, vagues migratoires et récession économique , comment une organisation comme la Francophonie trouve-t-elle sa place, sa pertinence ? C’est la question que j’ai abordée en plongeant dans le « Rapport de la Secrétaire générale de la Francophonie 2022-2024 », signé par Louise Mushikiwabo. Et la réponse est loin d’être un simple inventaire : c’est le récit d’une organisation qui a choisi l’audace, la proximité et la transformation pour faire face à ces « multiples défis ».
Ce document n’est pas un rapport technique figé. C’est le manifeste d’une « Francophonie de proximité et de terrain », une OIF qui, loin de se contenter de défendre une langue, la propulse comme un « vecteur de développement durable, inclusif et accessible ». Ma lecture m’a frappé par la clarté d’une stratégie : repenser son modèle d’action et sa gestion, et placer les femmes et les jeunes au cœur absolu de ses priorités. C’est une OIF qui ose se regarder en face, s’adapter et agir concrètement, avec une ambition renouvelée.
Une OIF en Pleine Métamorphose : L’Urgence d’une Modernisation
Dès son second mandat, la Secrétaire générale a insufflé une vision claire : bâtir une OIF « modernisée et lucide ». Le XVIIIe Sommet de Djerba (2022) a été un tournant, avec l’adoption du Cadre stratégique 2023-2030 et une programmation 2024-2027 totalement repensée. Finis les projets éparpillés ! L’OIF a sabré dans le vif, passant d’une quarantaine à seulement 20 projets structurants. Et le plus audacieux ? Dix de ces projets sont désormais directement pilotés par ses 13 Représentations extérieures.
C’est là une révolution discrète mais essentielle. Cette décentralisation, soutenue par l’envoi de 25 agents sur le terrain depuis octobre 2022, n’est pas qu’une question logistique. Elle ancre l’OIF au plus près des réalités locales, lui permettant de réagir avec plus d’acuité et de s’adapter aux besoins spécifiques de chaque région. C’est la fin du « top-down » pour une approche « bottom-up » qui promet un impact démultiplié.
La transformation ne s’arrête pas là. L’assise budgétaire a été consolidée grâce à une réforme du barème des contributions statutaires, qui a généré une augmentation de 21% des contributions, intégralement réinvestie dans des programmes pour les populations. Les contributions extrabudgétaires ont bondi de 7,4 millions d’euros en 2022 à 11,6 millions en 2024, signe d’une confiance retrouvée. En prime, l’OIF a décroché une opinion sans réserve de son auditrice externe et a consolidé son cadre éthique, adoptant des politiques robustes de prévention du harcèlement et de lutte contre la fraude. La transparence est désormais la règle, avec un taux de publication de 100% des documents et une page dédiée sur son site.
Mon commentaire : Ces réformes internes, sont la fondation de toute action crédible. En devenant plus agile, plus transparente et plus solide financièrement, l’OIF ne se contente plus d’exister ; elle se donne les moyens d’agir avec une efficacité et une légitimité accrues. C’est le pari de la modernité et de la responsabilité.
La Francophonie sur le Pont : Des Actions Concrètes et des Résultats Tangibles
L’OIF a défini trois pôles stratégiques pour sa programmation 2024-2027, avec le français en fil rouge.
A. La Langue Française, Passerelle des Cultures et de l’Éducation
Loin d’être un musée, le français est ici un levier d’action. L’OIF œuvre à replacer le français, 5e langue la plus parlée au monde et 2e dans les organisations internationales, au cœur de la scène internationale, avec une ambition : 715 millions de locuteurs d’ici 2050. La Déclaration sur la langue française dans la diversité linguistique est un outil dynamique, avec un mécanisme de suivi inédit auquel des États comme l’Arménie, la Louisiane, les Seychelles et le Vietnam se sont déjà soumis.
L’OIF milite pour le multilinguisme, formant des fonctionnaires d’organisations régionales et des diplomates (plus de 2 200 formés). La convention signée avec les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 est une vitrine spectaculaire pour le français et la diversité culturelle.
Dans l’éducation, les chiffres parlent : 22 000 enseignants formés et 200 000 élèves ayant bénéficié d’une éducation améliorée. L’Initiative de formation à distance des maîtres (IFADEM) a mobilisé 14,5 millions d’euros, touchant plus de 40 000 personnels éducatifs dans 16 pays. Le projet ÉLAN (École et langues nationales), pour l’enseignement bi-plurilingue, s’est étendu à 12 pays, formant plus de 2 500 enseignants et touchant 24 000 élèves. Et, signe des temps, un nouvel outil d’intelligence artificielle est utilisé pour analyser les données d’ÉLAN, offrant des projections aux décideurs.
Mon analyse : L’OIF ne défend pas une langue par nostalgie, mais comme un atout vivant, un catalyseur de savoirs et de compétences. L’intégration de l’IA dans l’éducation et la focalisation sur l’enseignement bi-plurilingue démontrent une approche tournée vers l’avenir, reconnaissant que la langue est un instrument de développement humain essentiel.
B. La Langue Française, Bouclier de la Démocratie et de la Gouvernance
Face à une « recrudescence de tensions politiques et sociales, et de ruptures démocratiques », notamment avec six États membres en transition démocratique (dont le Gabon et le Niger), l’OIF a réagi. Elle a mis en place un « Mécanisme de suivi et d’évaluation » innovant pour les États sous mesures, privilégiant le dialogue et un accompagnement personnalisé.
La Secrétaire générale a multiplié les actions diplomatiques (Haïti, Gabon, Guinée, Sénégal) pour la paix et la stabilité. Plus de 1 000 militaires, policiers et civils ont été formés au maintien de la paix en français. L’OIF soutient aussi les femmes médiatrices au Tchad et les projets de prévention des crises auprès des jeunes au Niger.
Les Missions électorales de la Francophonie (MEF) ont été déployées dans 10 pays depuis 2022, avec un soutien à la formation d’observateurs nationaux et à l’audit des fichiers électoraux. Un effort notable est fait pour renforcer les capacités des femmes candidates (avec 9 femmes élues au Parlement tunisien grâce à cet accompagnement) et des jeunes, ainsi que la formation des journalistes à une couverture éthique des élections. La lutte contre la désinformation est une priorité, avec l’accompagnement des politiques publiques et la valorisation de l’expertise francophone à l’UNESCO et à l’ONU.
Mon commentaire : L’OIF s’affirme comme un acteur politique crédible, capable d’allier souplesse et fermeté. En investissant dans la médiation, la formation des acteurs démocratiques et la lutte contre la désinformation, elle agit en profondeur pour la stabilité, en intégrant pleinement les femmes et les jeunes comme piliers de la bonne gouvernance.
C. La Langue Française, Moteur de Développement Durable
La Francophonie se positionne comme un acteur essentiel face aux enjeux climatiques et numériques. Le français, 3e langue des affaires dans le monde, est un atout économique.
Le programme D-CLIC est un succès éclatant : 2 500 jeunes francophones (dont 50% de femmes) de 14 pays africains formés à une vingtaine de métiers du numérique, avec un taux d’insertion professionnelle de 30% six mois après la formation. Les Missions Économiques et Commerciales de la Francophonie (MECF), lancées en 2022, sont devenues un rendez-vous incontournable, ayant mobilisé 1 250 entreprises de 35 États et généré 70 accords pour plusieurs millions d’euros.
L’OIF est très active dans la gouvernance du numérique, ayant contribué au Pacte numérique mondial des Nations unies pour la diversité culturelle et linguistique ainsi que la découvrabilité des contenus francophones.
En matière de climat, l’OIF a soutenu 35 collectivités locales dans 57 projets touchant 350 000 personnes. Elle a formé 354 000 jeunes et femmes aux métiers de l’environnement et a appuyé 171 innovations environnementales de jeunes, générant 21 brevets. Pour la COP28, 400 négociatrices francophones ont été formées, dont 100 étaient présentes à Dubaï.
Enfin, l’égalité femmes-hommes est une priorité transversale. Le Fonds « La Francophonie avec Elles » est devenu un instrument clé : ses quatre premières éditions ont bénéficié à près de 57 000 femmes dans 33 pays. Plus de 64% des femmes soutenues ont vu leurs revenus augmenter, leur permettant de couvrir des dépenses essentielles. La 5e édition a ciblé les petits pays insulaires.
Ce pilier est la démonstration la plus éclatante d’une OIF qui a pleinement embrassé les défis du XXIe siècle. Elle ne se contente pas de discours, mais investit dans l’autonomisation économique par le numérique, facilite le commerce, et se positionne stratégiquement dans les débats mondiaux sur le climat et le numérique, avec un impact mesurable et puissant sur l’emploi et la vie des femmes.
Une Voix Qui Compte : Visibilité et Engagement Collectif
La Secrétaire générale a mené une diplomatie d’influence intense, avec 48 déplacements en deux ans, portant la voix francophone aux grands rendez-vous internationaux (COP28, Sommet des ODD, Sommet de l’UA).
Les IXes Jeux de la Francophonie à Kinshasa (2023) ont été un « succès retentissant », réunissant 3 535 participants de 34 États et gouvernements. C’est un héritage durable pour la jeunesse francophone, et une vingtaine de volontaires des Jeux de Kinshasa ont même été retenus pour les JO de Paris 2024. Les « Conversations francophones » sont devenues des plateformes d’échanges avec des experts sur des sujets cruciaux comme la finance climat, la lutte contre la corruption et l’autonomisation économique des femmes.
Les opérateurs de la Charte (APF, AUF, TV5MONDE, Université Senghor, AIMF, CONFEMEN, CONFEJES, COING) sont des partenaires essentiels, chacun apportant sa pierre à l’édifice, de la promotion des droits des femmes à l’entrepreneuriat des jeunes et à la lutte contre le changement climatique. Cette synergie collective renforce l’action de l’OIF.
Ce rapport révèle une OIF qui a fait de l’agilité, de la transparence et de l’impact ses maîtres-mots. Loin de la torpeur, elle s’est adaptée aux réalités complexes du monde, transformant les crises en autant d’opportunités d’action. La « Francophonie de proximité et de terrain » est bien plus qu’une ambition ; elle est une réalité opérationnelle, soutenue par des réformes internes et une décentralisation audacieuse.
La langue française n’est pas un simple héritage, mais un « puissant vecteur » au service de l’éducation, de la démocratie et du développement durable. L’attention particulière portée aux femmes et aux jeunes est une stratégie brillante, car ils sont les moteurs essentiels du changement et de la résilience.
Les défis persistent, mais le rapport nous dépeint une OIF « résolument tournée vers l’avenir et la modernité ». Elle est désormais outillée pour répondre aux attentes des États, des gouvernements et, surtout, des populations francophones. Le XIXe Sommet de Villers-Cotterêts et Paris, axé sur la jeunesse, l’innovation et l’entrepreneuriat en français, promet de s’inscrire dans cette dynamique. La Francophonie, avec ses 88 États et gouvernements, n’est pas juste une organisation ; c’est un réseau de solidarité et d’influence qui se réinvente pour un avenir partagé et plus juste.


